Lettre ouverte en réponse aux propos de l’inspecteur retraité (SPVM-PDQ39) Patrick Lavallée publié le 25 juin dans Le Journal de Montréal.
4 août 2026
Derrière la « bienveillance » policière : le piège de la stigmatisation de Montréal-Nord
Les débats sur les pratiques policières ne concernent pas seulement les interventions des forces de l’ordre ; ils portent aussi sur les discours qui façonnent notre compréhension des quartiers populaires. Comme le souligne le sociologue Saïd Bouamama, lorsqu’un territoire est constamment décrit comme un espace de violence ou de criminalité, il finit par être enfermé dans un stigmate territorial qui affecte durablement ses habitants et oriente les réponses institutionnelles qui lui sont apportées. C’est à la lumière de cette réflexion que le texte publié le jeudi 25 juin dans Le Journal de Montréal par l’inspecteur retraité Patrick Lavallée mérite d’être examiné.
L’intention de M. Lavallée est manifestement de rappeler la complexité du travail policier à Montréal-Nord et de mettre en valeur les efforts déployés pour répondre aux enjeux de sécurité qui touchent le quartier. Cette contribution est utile au débat public. Toutefois, dans le contexte actuel marqué par les allégations de racisme et de comportements humiliants visant le poste de quartier 39, elle soulève une interrogation plus fondamentale : de quelle manière les mots utilisés pour décrire un territoire orientent-ils la compréhension que l’on se fait de ses problèmes, ainsi que les types de réponses jugées légitimes pour y répondre ?
Les mots qui condamnent un territoire
Les mots utilisés dans l’espace public ne sont jamais neutres : ils portent une violence invisible qui façonne la réalité quotidienne. Qualifier les rues Pascal et Lapierre de « zone de non-droit », comme le fait M. Lavallée, relève d’une formule choc et d’une réduction symbolique inacceptable. Ce secteur subit une présence policière hypersoutenue depuis des décennies. Prétendre qu’une telle zone s’est installée revient à croire que les forces de l’ordre ont sciemment observé des crimes en toute impunité sans intervenir, ce qui défie la logique.
La recherche universitaire démontre plutôt l’existence d’une véritable « territorialisation des discriminations ». Les caractéristiques objectives et symboliques d’un secteur marqué par la pauvreté influencent directement les interactions avec l’État. En associant systématiquement un quartier à des qualificatifs péjoratifs (comme « ghetto » ou « coin chaud »), le discours dominant génère une forme de marquage ou de « stigmate » territorial. Ce traitement produit un cercle vicieux. Sur le terrain, de nombreux jeunes en viennent à modifier leur adresse sur leur CV par crainte d’être exclus d’un emploi dès le premier regard. Le véritable danger est alors déplacé : on invisibilise la précarité réelle et l’enclavement des résidents pour ne projeter qu’une menace criminelle envers l’extérieur.
Le mirage des statistiques et l’ordre proactif
Pour légitimer cette approche, l’ex-commandant brandit le bilan de son escouade régionale : 586 arrestations pour prouver sa réussite contre la violence armée. Regardons la réalité des chiffres. Sur ce grand nombre d’arrestations, seulement 26 armes à feu ont été saisies. Les données réelles du SPVM confirment que la grande majorité de ces interventions ciblaient en fait des infractions mineures liées aux stupéfiants.
Cette flagrante disproportion s’explique par les politiques organisationnelles mêmes du SPVM, notamment le « maintien de l’ordre proactif » (proactive policing). Ce modèle autorise les policiers à intervenir pour prévenir des infractions potentielles plutôt que de viser des délits en train d’être commis. En se basant sur des soupçons vagues et flous (comme le prétexte classique de « correspondre à une description »), les patrouilleurs jettent un large filet sur les minorités racisées. La lutte contre la violence armée sert ainsi de prétexte rhétorique pour justifier une surveillance intensive et une criminalisation de la petite délinquance.
L’aveuglement corporatiste du déni
L’ex-commandant parle aussi du soutien public du travail policier — et ce, de deux façons. Premièrement, il utilise l’absence de plaintes déontologiques au sein du projet MAP comme un brevet de « respect des citoyens ». L’argument relève d’un aveuglement institutionnel profond. Les recherches quantitatives et qualitatives récentes indiquent que le profilage racial n’est pas l’apanage de quelques individus aux préjugés isolés, mais qu’il est entretenu par la culture et les structures de l’organisation policière. À Montréal, les chiffres de 2024 indiquent que les personnes noires ont 3,78 fois plus de risques de se faire interpeller que les personnes blanches, un ratio disproportionné qui grimpe à un sommet inégalé de 5,18 pour la population arabe.
Face à ce harcèlement ordinaire, l’absence de plaintes formelles ne traduit pas une satisfaction, mais un cynisme légitime envers un système perçu comme partial. Les citoyens savent que le fardeau de la preuve leur incombe et que le processus débouche rarement sur des sanctions. C’est précisément ce déni systémique de la direction policière qui permet aux dérives racistes et humiliantes de perdurer.
L’ex-commandant met de l’avant aussi l’approche partenariale policière avec les écoles ou les organismes de quartier. Cela n’a rien de novateur ; elle constitue la norme montréalaise depuis 1985. Pourtant, les données empiriques prouvent qu’elle n’a jamais freiné le profilage racial.
Choisir la « prévention prévenante »
Nos adolescents ne sont pas de « jeunes criminels » par essence qu’il faut prédire, contrôler ou enfermer dans une identité déviante. La surreprésentation policière et les réglementations abusives sur les incivilités imposent un lourd fardeau sur les épaules de la jeunesse racisée. Il est urgent de rompre avec ce cycle répressif dont les résultats stagnent.
Remplaçons la logique de contrôle par une approche de « prévention prévenante », qui invite à déplacer le regard vers les conditions de vie : logement, éducation, emploi, transport et accès aux ressources communautaires. Une telle approche suppose aussi de reconnaître et de soutenir pleinement le rôle des organismes communautaires, qui œuvrent déjà au quotidien à reconstruire les liens sociaux, à prévenir le décrochage scolaire et à accompagner les jeunes dans leurs parcours. Ces acteurs disposent d’une connaissance fine du territoire et d’une capacité d’intervention fondée sur la proximité, la confiance et la continuité. La sécurité ne se construit pas uniquement par la gestion policière des comportements, mais aussi par la capacité d’un milieu à offrir de réelles perspectives à ses habitants.
Dans cette optique, les citoyens de Montréal-Nord ne sont pas seulement les objets des politiques publiques : ils en sont aussi des acteurs essentiels, porteurs d’une connaissance fine de leur propre réalité.
Slim Hammami
Coordonnateur de programmes à Café-Jeunesse Multiculturel à Montréal-Nord
Références
- Armony, V., Boatswain-Kyte, A., Hassaoui, M., & Mulone, M. (2026). Profilage racial policier. L’urgence de rendre des comptes : Rapport indépendant sur les disparités dans les interpellations policières : État des lieux québécois et examen particulier du cas de Montréal.
- Bouamama, S. (2026). Discours péjoré sur l’espace d’habitation et impacts sur les identités sociales. Communication présentée au 4e Colloque Urbanité et jeunes marginalisés : De la confrontation à la bienveillance, Café-Jeunesse Multiculturel et Centre de recherches sur les services éducatifs et communautaires (CRSEC), Université d’Ottawa.
- Bourdages, J., Prince-Guérard, G., & Gilbert, I. (2024). Parle-moi de la vie quotidienne dans ton quartier : Enjeux de la recherche sur l’expérience des discriminations et des profilages. Criminologie, 57(1), 135–159.
- Livingstone, A.-M., Meudec, M., & Harim, R. (2020). Le profilage racial à Montréal : Effets des politiques et des pratiques organisationnelles. Nouvelles pratiques sociales, 31(2), 126–144.
- Parazelli, M., & Desmeules, K. (2015). Contrôler la délinquance à la source : Une tendance nord-américaine. Dans F. Desage, N. Sallée, & D. Duprez (dirs.), Le contrôle des jeunes déviants (pp. 41–58). Presses de l’Université de Montréal.
- Sylvestre, M.-E., Bernier, D., Casséus, T., Kanaan, M., Poisson, J., & Riahi, A. (2023). Le profilage racial dans les interceptions routières au Québec. Collectif de recherche sur les interceptions routières et le profilage racial, Observatoire des profilages.